vendredi 15 mars 2019

J - 162 Terre ?


J - 162

Terre ?

Je force sur ma pagaie. Quelle que soit la direction vers laquelle se tourne mon regard, une brume hostile occulte l’horizon. Une brume quasi métallique qui nous a absorbés il y a maintenant treize jours. Au moment même où nous avons entendu ce cri strident. Ce cri connu de tous ceux qui ont un jour affronté les vastes étendues maritimes. Ce cri horrible et pourtant synonyme de joie chez le navigateur. Un cri que nous n’espérions plus, celui de l’oiseau de mer annonciateur d’une terre proche. Depuis treize jours, il perce au gré de sa méchante humeur la ouate qui nous étouffe. Dans la chaleur de cette mer de plomb, nous avons perdu tous nos repères. À chaque instant, nous ignorons dans quelle direction nous avançons. Peut-être tournons-nous en rond aveuglés par cette alternance de blancheur éblouissante du jour et de noirceur totale de la nuit. Même nos ombres nous ont quittés. Comme des rats, elles ont abandonné la longue pirogue qui porte les trente-neuf membres de ma famille. Une longue pirogue qui dans le brouillard a vu disparaitre ses sœurs. Seule dans le silence, sans les appels réguliers des sonneurs ni le bruit des autres rameurs, elle erre accompagné du cri sinistre de l’oiseau. La réserve d’eau est épuisée. Les vivres, depuis deux jours déjà. Mais nous ne renoncerons pas si près. Pas après un tel voyage. Je force sur ma pagaie. 


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