lundi 7 janvier 2019

J - 230 La malédiction du roi (Iran 1978 2/3)


J – 230

La malédiction du roi (Iran 1978 2/3)

Après la découverte d’un naos, une salle en l’honneur d’un dieu, dans les souterrains de la vieille ville d’Anshan, le professeur Mohseni est allé rendre compte au Shah d’Iran, Reza Pahlavi. À son retour, bien que cette découverte n’ait rien à voir avec les attentes toutes politiques du souverain, il demande à son équipe d’archéologues de continuer son travail dans la crypte. L’homme a-t-il obtenu l’accord du Shah, ce serait surprenant. De toute façon, lui seul le sait. 

La mission, constituée d’une vingtaine de chercheurs dont trois femmes, déménage pour s’isoler au plus près de sa zone de fouilles. Chaque jour, des quantités importantes de gravats gris sont remontées par les scientifiques. À la demande de Mohseni, ceux-ci travaillent sans aucune aide extérieure, ce qui rend les paysans du coin assez hostiles à leur égard. Plusieurs membres du groupe s’en sont ouverts au professeur, mais ce dernier demeure inflexible.



L’enthousiasme du début est retombé. Pourtant leur chance est exceptionnelle, quasi miraculeuse. Le Graal de tout archéologue, découvrir des traces d’une culture inconnue. Mais l’angoisse, qui les étreint chaque fois qu’ils pénètrent dans la pièce, les ronge. Ce matin un éboulement a blessé gravement l’une des femmes de l’équipe. Elle a été évacuée vers Ispahan où sa famille va la prendre en charge. Cela n’a pas amélioré l’ambiance générale, même si les accidents ne sont pas rares dans des fouilles. Le plus jeune des archéologues, un étudiant en thèse, tente lors du repas du soir de détendre l’atmosphère.

- Peut-être sommes-nous victimes de la malédiction de ce roi ? murmure-t-il en observant avec attention son verre de vin rouge. Nous avons brisé son sceau sacré pour entrer dans ce naos.

Des regards se tournent vers le professeur Mohseni. L’homme s’agite à l’autre bout de la table. Après tout c’est bien lui qui, seul dans la nuit, a pris la décision de pénétrer dans la salle. C’est lui seul qui a manié la pioche qui a fracassé les briques de terre cuite du mur qui obstruait le passage.

- Eh les gars, c’est de l’humour ! s’écrit le jeune étudiant devant ces réactions imprévues tout en s’efforçant d’éclater de rire. Au sang des rois du passé, rajoute-t-il en ingurgitant d’un trait la boisson rouge vermeil.

Autour de la table, des sourires et quelques rires réchauffent l’atmosphère. 

Le lendemain matin, le motard chargé de porter chaque jour leur compte rendu à Téhéran leur remet une missive. Les sourires de la veille s’estompent, leur camarade est décédée dans l’avion qui la transportait.

La journée qui suit se passe dans la même routine que les précédentes. Étouffante, ordonnée et sans histoire. Des pioches cassent la glaise. Des brouettes pleines l’emportent vers la surface. Des papiers reçoivent la copie des inscriptions gravées sur les murs noirs veinés de pourpre qui ont été ainsi dégagés. 

La nuit qui vient sera, elle, plus exceptionnelle. Alors qu’il rentre dans son sac de couchage, le jeune étudiant ressent une insupportable douleur. La brulure d’un tison porté au rouge qui irradie sa cuisse. La piqure du scorpion qui tombe au pied du lit de camp et s’enfuit rapidement sur le sol poussiéreux.

- La malédiction du roi, s’amuse son voisin de tente.

Ce genre de piqure n’est pas trop grave. Une forte douleur, peut-être un peu de fièvre et cela passera tout seul. Pour rassurer le garçon et calmer la douleur, le professeur lui injecte un puissant antalgique. Après avoir exigé que plusieurs personnes s’assurent qu’il n’y a plus rien de dangereux dans son sac, le jeune homme accepte enfin de retourner se coucher. Son sommeil est plus qu’agité au grand dam de son voisin qui préfère au final aller dormir à la belle étoile. Au petit matin, il découvre son camarade les yeux et la bouche grands ouverts au pied de son lit. Sa propre mort semble l’avoir horrifié tant son visage est déformé. Le médecin qui accompagne les policiers conclut rapidement à une réaction allergique au venin ou à l’antalgique. Ces hommes ne s’attardent pas, indiquant au professeur que la situation devient critique en ville suite aux affrontements des jours précédents. Ce dernier leur répond d’un simple signe de la tête, paraissant ne même pas entendre leurs paroles alarmantes. 

Quand un nouvel accident mortel frappe le groupe, une sourde inquiétude commence à gagner les archéologues. On accuse la malédiction, la malchance, les paysans hostiles, tout y passe. Le professeur Mohseni, de son côté, refuse toutes autres explications que le hasard. Pourtant même si ce genre de choses survient régulièrement durant des travaux souterrains, les probabilités ne jouent pas en faveur du seul hasard. Certains envisagent d’abandonner les fouilles, de quitter le site. Le professeur s’emporte. Les traite de tout, leur reproche leur manque de rigueur scientifique, va jusqu’à menacer de jeter l’opprobre sur leur réputation. Les esprits s’échauffent et seule l’heure avancée met un terme au débat en évitant le pugilat.

Le lendemain cinq d’entre eux périssent dans un effondrement d’un tunnel secondaire. Face à ce nouveau coup du sort, le professeur est obligé de céder. La décision est prise de suspendre le chantier durant quelques semaines, le temps pour chacun de retrouver un peu de sérénité. Un car doit venir les récupérer en fin d’après midi pour les conduire à Téhéran. Ils feront un point dans une quinzaine de jours à l’université. Mohseni, lugubre, se résigne à tout cela. Quelques heures plus tard, l’air sombre et marmonnant de manière incompréhensible, il monte dans le bus. Il se réfugie seul à l’arrière. Une des femmes l’observe, inquiète. Il semble discuter avec d’autres personnes invisibles. La peur habille son visage. Que se passe-t-il dans sa tête ? Est-il encore sain d’esprit ? se demande-t-elle. Elle n’obtiendra jamais de réponses. Embarqué trop rapidement dans un virage trop serré, le chauffeur n’arrive pas à éviter la sortie de route. Hurlant d’incompréhension, il jette le véhicule dans un profond ravin. Les derniers membres de l’expédition archéologique périssent avec lui.

De nombreuses années plus tard, depuis le pays où il s’est réfugié, un officier de la SAVAK, la terrible police secrète du Shah, racontera que c’est son organisation qui a exécuté l’un après l’autre toute l’équipe de professeur Mohseni. Sur ordre de qui, il n’en dira rien.

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