lundi 18 mars 2019

J - 159 Migration


J - 159



Migration



Le procurateur Caius Lucius Vavernius soulève le rideau épais de sa litière. L’aigle de la légion qui l’escorte brille devant lui. La pluie le nettoie sans fin. Depuis plusieurs jours, aucun soleil ne lui a fait cracher ses éclairs. Une forêt sauvage emprisonne la troupe en marche. La Germanie n’a jamais été le pays préféré du vieux patricien, surtout pour y mourir. Sa mission est sans espoir, il le sait. La politique de Rome sur le sujet est bâtie sur une illusion. Depuis des mois, il verse des monceaux d’or aux tribus vivant dans les Marches pour exterminer ces désespérés qui prennent tous les risques pour rejoindre leur terre d’espoir, les riches provinces de l’empire. Des hommes et des femmes prêts à affronter la mort et pire encore auprès des passeurs et des marchands d’esclaves. Seuls les meilleurs parviennent à franchir cette sélection « naturelle ». Ceux-là Rome devrait les accueillir à bras ouverts, mais l’empire a atteint un tel niveau de décadence qu’il en a même perdu son cynisme. Rome préfère laisser pourrir cet inestimable sang neuf dans une précarité haineuse. Entourés des cuirasses dorées et des manteaux pourpres de ces soldats qui font la pluie et le beau temps dans le palais impérial, nos édiles craintifs ont oublié la faiblesse de nos légions provinciales. Demain quand la tempête viendra de l’Est, et elle viendra, ce ne sont ni celles-ci ni la Garde Prétorienne qui sauveront l’empire.



Dans un soupir, le procurateur Caius Lucius Vavernius, Ysthophraigiens du 4ème cercle, laisse retomber le rideau sur la forêt et sur l’avenir de l’Empire romain.

dimanche 17 mars 2019

J - 160 Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Visions de futurs sombres)


J - 160

Est-ce ainsi que les hommes vivent (Visions de futurs sombres)

Exténuée par de longues heures de marche, la horde cherche un abri dans les ténèbres naissantes de cette après-midi. Chacun de ses membres ploie sous la masse de cette soupe molle et brunâtre qu’il porte dans ses sacs fragiles faits de plastique trop souvent recyclé. Ceux qui en ont encore la force salivent en pensant à cette pitance pesante, mais bienvenue qu’ils vont dévorer sous peu. En milieu de matinée la chance leur a souri. Quand un de leurs marcheurs-veilleurs leur a rapporté avoir vu surgir du néant un vaisseau-ville, ils ont su qu’ils mangeraient à leur faim ce soir. Sans hésiter, leur maitre-chasseur les a entrainés vers le cœur des terres périlleuses de la Plaine noire. Ils l’ont suivi confiants. Peu importe les crotales-tigres et autres vermines mutantes qui l’infectent. Tant pis pour leurs pieds tranchés par les cristaux obscurs. Ils l’ont suivi, car le don de leur maitre-chasseur dépasse sans mal celui de bien des représentants de sa caste. Une chance pour la horde, elle mange plus souvent à sa faim que bien des troupes qui errent dans ces landes hostiles. Derrière lui, ils ont marché à l’ombre de l’imposant vaisseau-ville. Comme tous ceux qu’ils avaient croisés par le passé, le mastodonte dérivait sans logique apparente à quelques dizaines de mètres d’altitude. Quand des bouches nourricières se sont ouvertes sous la coque à plusieurs centaines de mètres sur leur droite, le flair de leur maitre-chasseur a réagi dans l’instant. Il a rectifié la course de la horde pour qu’ils puissent bénéficier du meilleur de ce flot bénit. « Premier arrivé, premier servi » se sont-ils mis à psalmodier en commençant sans tarder à ramasser les excréments de la population du vaisseau-ville. Dans quelques minutes, une heure au pire, ils pourront se régaler de leur si odorante récolte.  

Ainsi survivra l’humanité, si les Ysthophraingiens n’y mettent fin.

vendredi 15 mars 2019

J - 162 Terre ?


J - 162

Terre ?

Je force sur ma pagaie. Quelle que soit la direction vers laquelle se tourne mon regard, une brume hostile occulte l’horizon. Une brume quasi métallique qui nous a absorbés il y a maintenant treize jours. Au moment même où nous avons entendu ce cri strident. Ce cri connu de tous ceux qui ont un jour affronté les vastes étendues maritimes. Ce cri horrible et pourtant synonyme de joie chez le navigateur. Un cri que nous n’espérions plus, celui de l’oiseau de mer annonciateur d’une terre proche. Depuis treize jours, il perce au gré de sa méchante humeur la ouate qui nous étouffe. Dans la chaleur de cette mer de plomb, nous avons perdu tous nos repères. À chaque instant, nous ignorons dans quelle direction nous avançons. Peut-être tournons-nous en rond aveuglés par cette alternance de blancheur éblouissante du jour et de noirceur totale de la nuit. Même nos ombres nous ont quittés. Comme des rats, elles ont abandonné la longue pirogue qui porte les trente-neuf membres de ma famille. Une longue pirogue qui dans le brouillard a vu disparaitre ses sœurs. Seule dans le silence, sans les appels réguliers des sonneurs ni le bruit des autres rameurs, elle erre accompagné du cri sinistre de l’oiseau. La réserve d’eau est épuisée. Les vivres, depuis deux jours déjà. Mais nous ne renoncerons pas si près. Pas après un tel voyage. Je force sur ma pagaie. 


jeudi 14 mars 2019

J - 163 Quand avons-nous échoué ? Espérance


J - 163

Quand avons-nous échoué ? Espérance

- Quand nous avons admis la nécessité impérieuse et définitive d’une classe moyenne !

- Mais la classe moyenne est porteuse d’espoir.

- L’espoir pour les pauvres incultes de rejoindre un jour les riches éduqués. Pour quoi faire ? Pour éviter la consanguinité des puissants ! Plaisanteries mises à part, les nouveaux riches ne sont jamais inclus parmi ces familles qui dominent le monde. Tout au plus leur servent-ils de paravents pour permettre aux pauvres de rêver et de travailler sans se révolter. La classe moyenne n’est qu’un substitut temporaire à la religion. Quand la religion redevient puissante, la classe moyenne doit disparaitre.   

Son interlocuteur garde toutefois confiance dans l’avenir.