mardi 18 juillet 2017

"Les triangles blancs", une nouvelle de SASSA



Tokyo. Fin de semaine. Circulation chargée au pied de notre immeuble, comme chaque jour. L’ascenseur panoramique nous ramène à notre étage après un petit déjeuner vite expédié. Un calme déprimant noie l’hôtel sous son ennui.  
Le rendez-vous entre l’envoyé du général Gramokov et les Yakuzas est prévu cette après-midi. L’homme doit rencontrer le Wakagashira du clan des Nakudo. L’émissaire débarquera de l’avion de Nagasaki. Son entretien avec le principal lieutenant du chef de cette organisation criminelle doit avoir lieu dans un salon de l’aéroport réservé à cet effet.
Nous allons passer les prochaines heures à fourbir nos armes dans l’attente de la fin de cette entrevue. L’homme ne doit en aucun cas repartir de Tokyo à son issue. Sa disparition, attribuée aux Yakuzas, devrait réduire à néant cette nouvelle tentative de l’ancien général soviétique.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur notre étage avec leur sempiternel ding-dong.
Au milieu du couloir, quatre très jeunes femmes se dirigent vers nous. Voilà une occupation potentielle bien plus amusante que de lubrifier du métal. Quelques années en arrière effectivement, aujourd’hui, je les trouve bien trop jeunes à mon gout.

 

Duncan ne semble pas partager mes scrupules. Cinq ans d’écart feront toujours la différence, d’autant que mon ami est resté très jeune de caractère.
De tailles proches et vêtues comme les écolières d’un même collège, les belles manifestent leur personnalité dans leur coiffure. La première porte une coupe très sage qu’une mèche rose fend à l’avant. La deuxième arbore une queue de cheval blond platine alors que le reste de ses cheveux sont d’un noir de jais. La troisième cache ses yeux sous un bol uniforme. Quant à la dernière, c’est par une offense à sa féminité qu’elle se caractérise, elle s’est intégralement rasée. Les belles se dirigent vers nous en passant le bout de leur langue rose sur leurs lèvres charnues avec une surprenante coordination.
Les Coréens auraient-ils organisé une audition dans cet hôtel ? Des rumeurs persistantes annoncent depuis plusieurs mois leur intention de lancer un Girls Band. Ce serait une nouveauté de la part d’une grande maison de disque, mais nous ne sommes pas là pour approfondir la question.
Quoique, si j’en juge par l’attitude de Duncan, il s’y prépare.
Un pli d’ironie au coin des lèvres, je glisse mon regard le long d’une de ces tendres hanches roulant vers moi. Duncan entrouvre sa bouche pour lancer ses rets. Je n’ai que le temps de le pousser de côté… lui évitant une lame effilée brandie par cette belle aux yeux cachés. D’un bond en arrière, j’esquive le talon aiguille de l’escarpin noir de la pony girl. Quelles âmes perverses se trouvent face à nous ? Nos pensées équivoques ont-elles à ce point offensé ces jeunettes qu’en elles, elles aient provoqué cette rage brutale ?
Dans un silence inquiétant, les proies deviennent chasseresses. Deux par deux, elles se meuvent vers nous. Immédiatement, mes deux adversaires, telles des athlètes en natation synchronisée, lancent vers moi une myriade de bras et de jambes. Si tout cela me permet de noter que chacune porte une jolie culotte de soie blanche, comme quoi l’esprit masculin se montre parfois surprenant, je ne dois ma sauvegarde qu’à un nouveau bond en arrière. Trop de couperets de chair m’attaquent simultanément pour que je puisse y répondre. Duncan subit les mêmes assauts avec chez lui, le couteau qui y rajoute le piquant d’un tranchant de fer.
La situation ne peut pas durer, car elle est significativement à notre désavantage si nous jouons franc jeu. Je me dois de fausser la partie, tant pis pour ces poupées. Ce matin, une prémonition m’a fait sortir couvert. Dans un nouveau bond en arrière, je dégaine mon lance-dard. Plop. Celle à la mèche rose s’effondre. Plop. Les yeux cachés qui couvaient Duncan de leur regard se ferment et le couteau tombe.
Aïe ! Profitant de ce que j’aligne une nouvelle de ses compagnes, la dernière des ex-futures amantes de Duncan avec qui j’entretiens une relation suivie depuis quelques secondes, envoie sa délicate cheville contre mon fruste poignet. Et son mignon cou-de-pied fracassant ma main, mon arme vole.
Nous nous trouvons désormais à un contre une dans un silence oppressant. Une roulade et mon ennemie attrape le couteau au sol pour le retourner contre moi. Au même moment, l’adversaire de Duncan, jugeant la situation sans doute moins à son avantage, sort elle aussi un poignard. Tout cela va mal finir, les femmes étant toujours plus douées que nous ne le sommes, avec des instruments de cuisine.
Je saisis un des fauteuils du hall, pour tenter de dompter mon fauve. Un obstacle enfin entre elle et moi, je cherche une option. L’artiste se révèle chez ma belle. Elle enchaine acrobatie sur acrobatie pour franchir mon barrage. Toute mon attention sur elle, je n’en prête guère à Duncan. 
Tout à coup, un éclair noir passe à l’extrémité de mon champ de vision. Un gong sonore retentit. La tigresse face à moi est un instant troublée, je bondis sur elle espérant la déséquilibrer avec l’aide de ma chaise, mais la jeune femme est douée et esquive mon attaque. Ce qui lui fait négliger mon partenaire... fatale erreur, car ce dernier se trouve au même moment sans adversaires. Un nouveau gong vibrant met un terme à son show.
Et le combat cesse faute de combattants.
Duncan repose le cendrier-poubelle noir avec lequel il vient de les assommer tout en soufflant telle une forge.
— Ce qui démontre qu’un groupe anglais de garçons dans le vent reste plus longtemps sur scène que des Japanese girls ! lancè-je.
— Et que pour s’envoyer en l’air, les filles, rien ne vaut de bons accessoires, rajoute Duncan rageur en regardant les quatre pantins désarticulés.
À travers le fin voilage d’une chemise blanche, je discerne un vaste dragon multicolore. Yakuza ! Cette affaire japonaise prend une mauvaise tournure. Depuis le début, nous avançons à découvert, à croire que ces gangsters connaissent tout de nos plans. L’heure est venue de les surprendre.
Vite fait, nous ramenons ces petits corps dans ma chambre. Il est indispensable de mettre un terme à ces rencontres qui si elles étaient agréables au début deviennent pesantes. Nous ficelons tous ces tendrons asiatiques sur mon lit. Ce n’est pas du grand art question bondage, mais ce sera efficace à n’en pas douter.
Nous devons nous expliquer avec ce Wakagashira avant qu’il ne voie l’homme de Gramokov. Je pense que ce que je viens de glisser dans ma poche devrait le pousser à m’accorder un peu de son attention.
Refermant la porte, je place sur sa poignée le panonceau « ne pas déranger ». Je n’aimerais pas que la femme de ménage tombe sur nos belles au bois dormant.
Pendant que Duncan tente de nous frayer un chemin vers l’aéroport en testant dans les diverses contrallées et autres trottoirs les capacités tout-terrain de notre 4x4 japonais de location, je préviens notre agent de liaison sur l’ile. L’homme ne m’inspire pas confiance, alors je lui demande simplement de venir récupérer nos affaires dans notre chambre. Nous ne retournerons pas à l’hôtel après l’opération de cette fin d’après-midi, lui précisè-je. On pourra le juger à sa réaction quand il découvrira nos jeunes dindes ficelées. Espérons qu’il n’ira pas les larder.
Le costaud qui veille à l’entrée du salon privé s’effondre. Duncan me sourit, fier de lui. Une fraction de seconde plus tard, nous surgissons dans la salle, l’arme au poing, surprenant le lieutenant Yakuza et ses gardes du corps.
— On reste calme, m’écriè-je avant que qui que ce soit ne puisse réagir. Nous souhaitons juste discuter, alors demandez à vos kyodais de se tenir tranquilles.
Le Wakagashira lâche un simple mot en japonais. Aucun de ses hommes de main ne bouge, mais je vois bien à leurs yeux étroits qu’ils n’attendent qu’une bonne occasion. Nous allons devoir la jouer serré si l’on veut éviter une fin digne d’un film de samouraïs.
— Je tenais à vous remercier pour les charmes de vos attentions matinales, commencè-je avec un grand sourire. Après l’hôtesse de l’air, ces quatre adolescentes étaient d’une subtile délicatesse.
Quand j’ai prononcé le terme d’adolescentes, les yeux de mon adversaire m’ont jeté des tantos. Ces couteaux m’auraient tué sans l’ombre d’un doute. D’un geste sec, je lance quatre pièces de lingerie fine à ses pieds.
— Après avoir fessé vos fillettes comme il se devait, il n’était pas envisageable de leur remettre ces culottes, donc je les ai ramenées à leur maitre. Ne vous inquiétez pas, à part cela, il ne leur manque rien.
Les mâchoires de l’homme ne se desserrent pas. Les fentes de ses yeux n’existent quasiment plus sous ses lunettes carrées. Ses joues naturellement creuses se gonflent. Dans son costume anthracite, je sens ses muscles se tendre. Pour un Oriental, il affiche le summum de la colère.
— Suite à cet échec, j’espère que vous n’exigerez pas qu’elles s’amputent leur petit doigt, l’excision est mal vue au Royaume-Uni, lâche Duncan perfide.
— Si nous sommes admiratifs devant vos gouts, continuè-je avant de le laisser réagir, nous sommes surpris que vous ne nous pensiez pas dignes de vos hommes. Comment doit-on le prendre ?
Le regard de mon adversaire quitte Duncan pour revenir sur moi. Sa tension vient de monter encore d’un cran, ce que je croyais impossible. Devant un tel langage, s’il ne veut pas engager la guerre, il ne lui reste qu’une option, qu’il choisit à mon immense soulagement.  
— Monsieur Young, je vous prie d’accepter mes excuses, murmure-t-il en ouvrant à peine ses lèvres. Les... quel terme avez-vous employé ? adolescentes étaient en effet une faute. L’hôtesse de l’air devait vous délivrer un message courtois, mais pour celui de ce matin, j’en conviens, des tueurs plus âgés auraient été de meilleur aloi.
— Merci pour cette tardive marque d’estime et nous l’accueillons avec joie, lui lancè-je avec un petit sourire.
— Cependant, il est temps que vous, services britanniques, compreniez que le Sud-est asiatique ne fait plus partie de vos dominions. L’époque où vous y faisiez régner une loi sans partage s’est close avec les années 40, reprend-il en haussant le ton. Vos responsables politiques et militaires, eux, l’ont bien admis, sinon pourquoi abandonneraient-ils Hong Kong l’année prochaine ?
À mon tour de le regarder sans rien dire.
— Pourquoi persistez-vous à mettre votre nez dans nos affaires ? s’écrit-il. La mer de Chine retourne désormais à ses puissances régionales : Les Corées, la Chine et nous. Alors pourquoi interférez-vous ? Je pensais que des gentlemans avaient l’élégance de se retirer discrètement quand ils ne sont plus désirés.
— Pour ce qui est de se retirer au bon moment, parlez-en à vos girls, elles vous vanteront nos qualités, jette un Duncan décidément un peu lourd.
— Excusez mon collègue, il a vécu des journées difficiles. Vos jeunes femmes n’ont rien subi de tel.
— Nous traversons tous des jours difficiles. Toutefois, sachez que si le MI6 persiste à interférer avec nos affaires, nous considèrerons que vos services se livrent à une guerre injuste à notre égard.
— En quoi le Russe constitue-t-il vos affaires ? En quoi des documents concernant l’Europe participent-ils à vos affaires ? Alors oui, si vous ne mettez pas un terme immédiat à cette opération, le MI6 rentrera en guerre contre vous. Vous pensez que nous ne pouvons plus agir. Vous avez tort, Hong Kong demeure encore britannique et nous n’ignorons rien de tout ce qui s’y trame. Que préférez-vous, quelques papiers sans grandes valeurs pour vous, ou préserver vos activités quand le territoire passera sous la coupe communiste ?
Mon interlocuteur accuse le coup.
— Les triades chinoises n’aiment guère partager et quelques informations transmises pourraient saper votre bel édifice.
Le Wakagashira me regarde sans rien dire. Ses hommes commencent à tendre leurs muscles. Les cous gonflent. La pression va croissant.
Sans même répondre, le Yakuza lance un nouvel ordre en japonais. Avec ses kyodais, il quitte la pièce, méprisant totalement nos automatiques. Les quatre triangles de soie restent au sol, à l’endroit où je les ai jetés.
Derrière les grandes baies vitrées du salon privé désormais déserté, le vol de Nagasaki se pose sans bruit. 


A suivre... mercredi prochain



Si cette nouvelle vous a plu, n'hésitez pas à retrouver mon univers dans "BONS BAISERS DE DUBAÏ"  suivi de "BONS BAISERS DE JAKARTA" 600 pages de suspense : De nos jours, la course folle de deux agents de Sa Majesté pour éviter un conflit majeur. Action, dépaysement et humour garantis. Existent en version électronique ou papier.






2 commentaires:

  1. Bon bien immergée dans l'ambiance. Juste de petites suggestions que je te ferai en mp. Bravo

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    1. Faites, belle dame, faites ! Et merci encore.

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