mercredi 14 juin 2017

"Des braises blondes", une nouvelle de SASSA



Londres s’enfonce dans une brume hivernale. 


Duncan tient fermement le volant de la Jaguar. Notre bolide vert anglais laisse rapidement derrière lui Buckingham Palace et un monde d’ectoplasmes diffus. Concentré sur le faisceau de nos phares, mon jeune collègue découpe l’ouate noire de cette nuit à la vitesse d’une couturière sous amphet. Nous nous dirigeons plein nord et l’odeur de nos terres ancestrales le motive. 


Moins de vingt minutes plus tard, Duncan range la voiture sur un parking de banlieue. Un pub écossais qu’il a découvert récemment, me glisse-t-il, l’œil brillant. 


Dans les traces de mon guide « spiritueux », je referme la porte derrière moi. L’atmosphère de la salle se révèle encore plus opaque que celle que nous venons de quitter. D’âcres fumées nous enserrent de leurs bras poisseux. Une table se dévoile soudain. Mon homme s’y laisse tomber. Un regard vers la serveuse, une Lolita mâtinée de punk, et, sans un mot échangé, une bouteille et deux verres atterrissent sur la table. Le renard des basses terres a ses habitudes dans ce terrier humide.




Enfilant sans retenu single malt sur blended, mon Duncan devient vite bavard. Comme je m’y attendais, le « Top Secret » vole en éclat. Ces berserkers des Lowlands ne tiennent pas l’alcool aussi bien que nous. Bon sang ne saurait mentir.


Heureusement, l’ambiance déborde de décibels. Aux tables voisines, de fameux chants celtiques roulent, accompagnés par deux de ces, à nul autre pareil, instruments aux pipes moirées. 


Duncan monologue sans paraitre y prêter attention. Je le regarde toujours surpris par son enthousiasme. Notre dernière soirée remonte déjà à bien longtemps et pourtant...


— J’abaisse mes jumelles. Sur une terrasse ombragée, une jeune femme en peignoir de bain s’étire, de la pure chatte alanguie. Cette poupée-là, j’aurais quelques réticences à l’envoyer ad patres. Par contre pour ce qui est de lui ménager une voie vers d’autres cieux. 


Le gamin n’a pas changé.


— Pour l’heure, aucune de ces deux options n’est au menu. Je surveille son amant. L’affreux Gramokov doit encore dormir entre des draps trempés. Si le ramage de la petite vaut son plumage, elle doit sans nul doute avoir un sacré tirage, finit-il avec un clin d’œil enjoué. 


Deux jolies blondes typiquement slaves, aux robes légères et aux joues empourprées, nous bousculent, mais le Duncan ne les voit pas. Étonnant !


— Gramokov, maitre-espion, général du KGB. Est-ce ici qu’il cache les fameux documents que nos services recherchent depuis un moment déjà ? La liste de tous les agents russes en Europe occidentale ? Cette liste qui pourrait provoquer l’effondrement de l’Union soviétique. Sinon que peut bien faire cette charogne étoilée dans ce coin perdu de France ?


Amusant, il a gardé cette habitude de frapper son verre contre la table pour se faire resservir. Punkie Lolita semble bien dressée. En même temps, son oreille aiguisée, pourtant surchargée d’inox bleuté, lui permet d’espérer un bon pourboire. Mon Duncan a le liquide facile et aucune femme ne s’est jamais plainte de sa débordante générosité. 


— D’accord, les communistes sont au pouvoir. Depuis mai 1981, la démocratie a subi un cuisant revers de l’autre côté du channel. Pas suffisant au gout de Moscou, si l’on en croit les amis de notre Premier ministre. Tu savais qu’ils l’avaient baptisé miss Maggie, les froggies. Aucun respect, grince-t-il. Alors se trouve-t-il là pour aider à la mise en œuvre d’un putsch militaire qui déposerait le Président Mitterrand ?


À la table d’à côté, les blondes nous relancent de leurs yeux brulants et de leurs cuisses trop court vêtues. Mon chasseur demeure indifférent, trop concentré pour se laisser atteindre par leurs ondes de chaleur animale.


— La France est un pays sublime, Paris, la Côte d’Azur, le Périgord noir... mais ici ? Dans ce trou en banlieue du Lubéron. Et moi, quelle discrétion ! Au milieu des locaux, je ressemble à une boule de neige sur un tas de charbon. Même à Brooklyn, je passerais plus inaperçu ! Douce France, doux pays de m... Humm. Je reprends les binoculaires et me cale entre deux souches couvertes d’une mousse humide. La jeune femme laisse choir son peignoir de bain...


Duncan se tait, les yeux tout à coup plongés dans un verre aussi vide qu’un pub à sept heures du matin.


— Et après ? le relancè-je au bout d'un moment.


— Après, je ne me souviens plus de rien. Drôle de rêve, non ? Tu crois que c’est prémonitoire ? Une de mes futures missions au MI6 ?


Je le regarde incrédule. Non, le gamin n’a pas changé, il m’a bien eu !


— Oh ! Là, tu as entendu ? Des agents de Sa Majesté ne peuvent pas rester les bras croisés. T’inquiète, je m’en charge. Je vais aider cette pauvre midinette à crête, avant qu’elle ne se fasse étriper. Go ! Go ! Go ! lance mon Duncan alors que la cloche de fermeture du bar n’a même pas fini de tinter. 


Bon, on peut le critiquer, mon Duncan, mais il possède une qualité certaine : il réagit vite et ne perd jamais le nord. Surtout quand c’est la direction du comptoir et qu’il se sent encore capable d’écluser les deux bouteilles d’un whisky bien tourbeux qu’il ramène déjà.


Deux 75 cl et deux 90 C qu’il prend dans ses rets à la table voisine. Le petit jeu des deux braises blondes n’avait bien entendu pas échappé à cet inépuisable pêcheur. 


Dieu sauve les reines !


A suivre... mercredi prochain



Si cette nouvelle vous a plu, n'hésitez pas à retrouver mon univers dans "Bons Baisers de Dubaï", 300 pages de suspense : De nos jours, la course folle de deux agents de Sa Majesté pour éviter un conflit majeur. Action, dépaysement et humour garantis.  






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